Un organe, un élément
La thyroïde a besoin d’iode pour fabriquer la thyroxine, et c’est le seul organe du corps qui concentre cet élément. Elle le prélève dans le sang et le stocke.
Rien ne lui permet de distinguer l’iode 131 de l’iode 127 qu’elle emploie d’ordinaire. Ils sont chimiquement identiques. Un rejet d’iode 131 est donc acheminé, par la machinerie du corps lui-même, vers une cible d’une vingtaine de grammes.
⚠️ C’est ce qui rend dangereux un isotope de huit jours. Réparti dans une personne de soixante-dix kilos, la dose serait négligeable. Concentrée dans la thyroïde, elle ne l’est pas.
Le raisonnement s’inverse. Parce que la fixation est aussi spécifique, une dose mesurée peut détruire du tissu thyroïdien sans toucher au reste.
Les comprimés
L’iodure de potassium agit par saturation. Inonder la thyroïde d’iode stable remplit sa capacité, si bien que l’iode radioactif qui arrive ensuite n’est pas fixé et se trouve éliminé.
Le moment décide de tout. Pris quelques heures avant l’exposition, le comprimé bloque environ 90 % de la fixation. Pris en même temps, encore l’essentiel. Pris un jour plus tard, presque rien — la glande a déjà absorbé ce qu’elle devait.
⚠️ Les comprimés protègent la thyroïde et rien d’autre. Ils ne font rien contre le césium 137, le strontium 90 ou n’importe quel autre composant d’un rejet. En stocker contre une menace nucléaire générale revient à se tromper sur leur objet.
En France, la distribution préventive couvre depuis 2019 un rayon de vingt kilomètres autour des dix-neuf centrales, contre dix auparavant. Elle passe par les pharmacies, et elle est préventive justement parce que la fenêtre utile est trop courte pour organiser quoi que ce soit après coup.
Ce qui s’est passé après Tchernobyl
La voie fut le lait.
L’iode 131 est retombé sur les pâturages de Biélorussie, d’Ukraine et de l’ouest de la Russie. Les vaches ont brouté l’herbe et il est passé dans leur lait en un jour. Les enfants ont bu ce lait.
La thyroïde d’un enfant est plus petite que celle d’un adulte et ses cellules se divisent plus vite : le même apport produit une dose bien supérieure et un risque de cancer bien plus élevé. Les autorités soviétiques ont tardé à restreindre le lait et à distribuer les comprimés ; dans bien des zones, ni l’un ni l’autre n’a eu lieu.
L’UNSCEAR attribue à l’accident environ cinq mille cancers de la thyroïde chez des personnes qui étaient enfants ou adolescentes à l’époque. Ce cancer se soigne en général bien et la mortalité est restée faible, mais c’est la conséquence sanitaire la plus nettement établie de l’accident.
⚠️ La Pologne, qui a distribué de l’iode à plus de dix millions d’enfants en quelques jours, n’a pas enregistré de hausse comparable.
La plus ancienne thérapie ciblée
L’iode radioactif soigne les maladies de la thyroïde depuis 1941, ce qui en fait l’un des premiers traitements ciblés du cancer, toutes catégories confondues.
Pour une hyperthyroïdie, le patient avale une gélule. La glande fixe l’iode, le rayonnement bêta détruit une partie du tissu en quelques semaines, et la production hormonale revient à la normale — ou passe en dessous, auquel cas le patient prend de la thyroxine à vie, ce qui est une issue gérable.
Pour un cancer, une dose plus forte est administrée après chirurgie afin de détruire les cellules thyroïdiennes restantes, y compris celles qui ont essaimé. Comme seul le tissu thyroïdien fixe l’iode, des métastases situées n’importe où dans le corps sont atteintes par un traitement qui ignore tout le reste.
⚠️ Le patient est radioactif ensuite. Selon la dose, il peut être hospitalisé en chambre plombée quelques jours et invité à se tenir à distance des enfants et des femmes enceintes pendant une à deux semaines.
Huit jours, et ce que cela implique
La période de 8,02 jours commande toute la manière dont on traite l’iode 131.
Elle est assez courte pour qu’un rejet soit vite terminé : après trois mois il n’en reste rien, et c’est pourquoi les zones d’exclusion de Tchernobyl et de Fukushima sont définies par le césium et non par l’iode.
Elle est assez courte pour interdire tout stockage. Les hôpitaux commandent l’isotope pour un patient donné, un jour donné ; une livraison retardée d’une semaine a perdu la moitié de son activité.
⚠️ Et elle est assez longue pour voyager. Huit jours suffisent à un panache pour traverser un continent et à du lait contaminé pour atteindre les rayons — ce qui explique que les restrictions alimentaires après un accident visent d’abord et le plus vite les produits laitiers.